On achève bien les CHO…

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Une décennie de Bonheur au Travail

10 ans. Cela fait déjà 10 ans que le Bonheur a poussé les portes du dictionnaire de l’Entreprise. A l’époque, le mouvement était timide, porté par les chercheurs en Psychologie Positive et repris par quelques Chief Happiness Officer à travers la planète. Si leur titre / la fonction était crédible dans le monde des start ups et des consultants, il fallait s’armer d’une sacrée dose d’humour, de ténacité et de profondes convictions pour oser l’endosser dans le monde de l’administration publique ou encore dans un groupe international.

En 2012, l’ONU vote en juillet une résolution qui sacre le 20 mars « Journée Internationale du Bonheur » afin d’encourager l’ensemble des pays à donner de la visibilité au Bonheur de leurs Citoyens. Dès 2013, différentes initiatives ont vu le jour sur la planète et depuis, une communauté des Happy Organisations rassemble toutes les organisations qui pensent que le Bonheur au Travail est un fantastique levier de progrès durables. Mais le Bonheur au Travail reste un sujet de curiosité, loin d’une réflexion de masse.

Il faudra attendre février 2015 et le film de Martin Meissonnier, Le Bonheur au Travail (Arte / RTBF) pour donner un éclairage étudié, documenté sur le sujet qui aura une véritable résonnance sociétale. C’est également ce documentaire qui pour la première fois fait mention de la fonction de CHO au travers du cas de la Sécu belge.

Le postulat des organisations mises en lumière dans le documentaire est parfaitement clair : des salariés heureux font des clients heureux qui font à leur tour des actionnaires ou des parties prenantes heureuses. Une carrière de 45 ans avec un minimum de 35 heures prestées par semaine nous fera passer 71.000 heures de notre vie, soit 8,5 années au travail. Se dire qu’on ne peut pas être heureux pendant 71.000 heures est particulièrement désolant, non ?

Donc partant de ce constat, pourquoi ne pas s’autoriser de parler de Bonheur au Travail et d’envisager une fonction à impact stratégique qui pourrait orchestrer cette vision humaine ? On s’entend dès lors aisément sur le fait que la responsabilité du CHO, qui siège dans ce cas naturellement au Comité de Direction afin de pouvoir prendre les décisions stratégiques qui s’imposent, sera de créer les conditions pour que les collaborateurs puissent cultiver leur bonheur au travail.

On parle pour la première fois de véritable phénomène autour du Bonheur au Travail : la presse autant que les consultants, les slasheurs, les créatifs qui se sentent à l’étroit dans leur job s’emparent du thème comme un baume sur des années de mal-être au travail et les petits jeunes qui vont bientôt sortir de l’école rêvent d’un job scintillant, pétillant, tellement sexy…

Et en 2016, tout s’emballe. Le métier de CHO est porté aux nues par les media principalement français, qui en ont fait le job rêvé de tout(e) diplômé(e) fraîchement sorti(e) de l’école. Ces innocentes têtes bien pleines qui s’imaginent être rémunérées pour devenir Master of Party, en charge du bonheur de chacun, avec un pied à la réception, un pied en RH et deux pied à courir partout sur le terrain.  C’est l’ère du CHO-GO à qui on apprend comment organiser une réunion, comment créer une vision d’équipe avec de la pate à modeler, comment faire de l’onboarding de nouvelles recrues, comment manger en pleine conscience à la cantine et comment faire une enquête de satisfaction interne. Naturellement, avec une telle erreur majeure de positionnement, il n’a pas fallu attendre longtemps pour qu’une meute quasi assassine de consultants, professeurs de  faculté, sociologues et philosophes s’emparent du sujet pour créer le Happiness Bashing qui sévit encore aujourd’hui. Ce qui est d’autant plus désolant qu’on n’aura jamais autant dit et écrit « qu’il faut remettre l’humain au centre des préoccupations de l’organisation ».

En 2018, le Global Wellness Institute a évalué le marché du Bien-Être à 4.2 trillions de dollars en 2017, dont un petit 48 milliards de dollars pour le Bien-Être au Travail, investis principalement aux USA, en Europe de l’Ouest et en Asie. En Belgique, le coût estimé de l’absentéisme sur 2018 est de 6,6 milliards et à 107 milliards en France… Le marché a donc un sacré potentiel devant lui.

En 2019, Le Bonheur au Travail, c’est un véritable écosystème, une machine économique qui gagne en puissance avec ses magazines, ses consultants, ses détracteurs consultants (les uns se nourrissant des autres), ses spécialistes en massages / poèmes / sport / nutrition  / coiffure / (et j’en passe), ses index et classements, ses dizaines de livres pour ou contre.

En 2019, c’est aussi un sujet de société, avec ses débats sans fin sur le fait que oui ou non, il est adéquat de parler de Bonheur au travail. Et ses circonlocutions sur la terminologie idoine : doit-on parler de bonheur, d’épanouissement, de bien-être, d’engagement, de plaisir, de qualité de vie au travail ou encore de bien-traitance. Et pendant qu’on ergote sur les mots, on n’agit et rien ne change en profondeur dans nos organisations . Comme c’est plaisant et confortable, n’est-ce pas ?

Les 10 remarques – parfois légitimes mais néanmoins agaçantes– sur le Bonheur au Travail

En 10 années, j’ai probablement dépassé les 250 interviews données à tout type de public et sous un peu près tous les angles possibles. Au fil des années, certaines questions revenaient fréquemment. J’en ai listé 10 qui titillent et qui font réfléchir.

  1. Le bonheur n’a rien à faire au travail, c’est une dimension privée.

Je le répète : sur une carrière complète, vous allez passer au minimum 8,5 années de votre vie au travail. Se dire que ce n’est pas le lieu pour être heureux, c’est gâcher 10% de votre vie. Chacun est libre, bien entendu mais personnellement, j’ai choisi d’être heureuse, y compris au travail.

  1. Cette injonction d’être obligés d’être heureux au travail est totalement malsaine, voire dangereuse.

Comme toute tyrannie et pensée unique, celle qui voudrait que l’on soit heureux tout le temps et en permanence est une dangereuse absurdité. Cela ne signifie pas que l’on doive être heureux ou que par opposition on doive être malheureux. Tout est une question de mesure, de choix personnels, d’autonomie pour prendre ces choix et de liberté pour les mettre en œuvre.

  1. Le bonheur au travail, c’est une stratégie déguisée et hypocrite pour plus de performance.

On est bien dans le monde du travail, un monde régit par des contrats de travail, régulant un échange de temps / compétences et énergie contre de l’argent. Nier la nécessaire performance d’une organisation, c’est lui faire courir des risques insensés. Il n’y a pas d’hypocrisie. Il y a juste la volonté que toutes les parties soient gagnantes dans cette relation : partage des richesses et épanouissement. Et la performance, ou mieux, les progrès, ne sont pas des gros mots et sont un bien nécessaire lorsqu’ils sont envisagés sous une perspective de pérennité et d’impacts positifs.

  1. Le Bonheur au Travail est une manipulation des masses travailleuses au profit des actionnaires, de l’opium pour le peuple au travail.

Si le bonheur au travail est bien un sujet d’actualité au périmètre des équipes, des managers et parfois des Comités de Direction, il n’est pas encore vraiment abordé au sein des Conseils d’Administration. Et à nouveau, ce n’est que par ricochet que l’on arrivera à mettre le point du Bonheur au Travail sur l’agenda des Conseils d’Administration : des salariés heureux, des clients heureux, des actionnaires heureux.

  1. Le Bonheur au Travail, c’est une mascarade commerciale, avec un marché énorme derrière.

Comme dans beaucoup de secteurs, il y a des abus, des dérives, des originaux, des malhonnêtes. Le Bonheur au Travail n’est pas le Black Friday du retail. On n’achète pas du Bonheur au Travail en ligne et il faut espérer que la vente de babyfoot pour les entreprises va un jour s’amenuiser. Le Bonheur au Travail c’est avant tout une vision humaine, co-construite et partagée, qui vise à réconcilier les attentes de l’organisation et les attentes des salariés.

  1. Le métier de CHO, on en fait ce que l’on veut. Chacun peut en avoir sa propre définition, cela n’a pas d’importance.

Et malheureusement, c’est ce qui a fortement décrédibilisé toute l’approche et la démarche. Quand on est Chief « quelque chose » Officer, cela signifie que vous êtes au comité de direction. Un CEO c’est le PDG, pas un employé lambda. Un CFO, c’est le DAF, pas le comptable. Un CHO, ça s’installe à la table du Comité de Direction, pas derrière le desk d’accueil.

  1. Le CHO, c’est le responsable du bonheur au travail.

Entre mi 2017 et mi 2018, j’ai reçu 37 mails de « CHO » en… burn out ou en passe de l’être. Leur mission de vie ? Rendre leurs collègues heureux… Leurs objectifs imposés : agir positivement sur le taux de rétention, d’attraction, d’absentéisme. Leurs moyens : un peu de com’ interne, un peu d’événementiel, un peu d’écoute et peu de budgets. Et surtout pas de niveau décisionnel suffisant pour influer les décisions stratégiques touchants aux conditions et aux relations de travail. Enfin, il ne faut jamais oublier qu’on est seul responsable de son bonheur au travail. Le CHO, ça crée et met en œuvre les conditions de liberté et de responsabilité, en jouant sur le collectif et la création de valeur. Cela n’a pas pour job de rendre les autres heureux.

  1. Le Bonheur au Travail va être un motif de licenciement : si le salarié n’est pas assez heureux, il aura une évaluation négative et cela pourra conduire à la fin de sa relation de travail.

L’organisation qui en viendrait à prendre de telles mesures démontrerait par A+B qu’elle manque profondément de sincérité et de courage dans sa politique. A fuir donc, si possible de sa propre volonté et le faire savoir pour éviter que d’autres talents ne se fassent piéger dans le miel d’un bonheur empoisonné et simulé.

  1. Le Bonheur au Travail rend malheureux car c’est une utopie hors de la portée d’un salarié lambda.

Nous pouvons tous agir. Nous avons tous le choix. Trouver le point commun entre ce que vous faites bien, ce que vous aimez faire et ce qui est utile à l’organisation vous permettra déjà de cultiver votre bonheur au travail. Et pour se remettre encore plus en question et trouver son chemin de vie, rien de tel que l’IKIGAI.

  1. Le Bonheur au Travail, c’est une mode et cela va passer.

Une mode, en général, c’est un phénomène éphémère, qui dure une saison, quelques semaines mais rarement plus de quelques années. Nous en sommes à une décade… Il est étudié dans les universités et les écoles de gestion. Il est abordé hebdomadairement dans la presse. C’est un sujet qui est là pour durer et qui alimentera encore longtemps les débats. Et même si les débats sont parfois musclés, il faut s’en réjouir : c’est la preuve qu’il y a encore du chemin à parcourir et une envie, pour beaucoup d’entre nous, de l’entreprendre.

Alors, que fait-on ? On achève ou pas les CHO ?

Dans un monde où l’usage de la technologie s’amplifie, où des métiers disparaissent remplacés par des robots ou des algorithmes, où l’intelligence artificielle monte en puissance pour le meilleur mais aussi pour le pire, tout le monde a cette formule devenue bateau à la bouche : il faut remettre l’humain au centre des préoccupations. C’est super… Mais qui va s’en occuper ?

Si vous avez un Comité de Direction ouvert, progressiste, humaniste, avec un DRH qui a compris que son job était de créer de la valeur ajoutée en créant les conditions pour que les Richesses Humaines puissent s’épanouir, vous pourrez probablement vous passer d’un CHO au CODIR. Par contre, si vous avez un DRH et une communauté managériale qui n’ont pas compris l’urgence de faire évoluer les façons de vivre et travailler ensemble, qui n’ont pas anticipé les évolutions des métiers, qui ne connectent pas les collaborateurs aux clients… Alors, oui, vous aurez probablement besoin d’un CHO – ou quel que soit son titre… cela n’a finalement aucune importance – à la table de votre comité de direction.

Et si vous pensez engager un CHO pour organiser les pots du vendredi et les commandes de corbeilles de fruits, de coiffeur… évitez. Faites jouer le collectif, les volontaires… vous en trouverez toujours parmi les collaborateurs. Propulser un.e jeune dans une telle position, ce n’est vraiment pas lui rendre service… de nombreuses expériences se sont soldées par des échecs, des récriminations, des désillusions, des larmes. Même si, on achève bien les CHO, ce serait tellement tellement triste d’en arriver là.

 

Vous souhaitez déployer une politique humaine, qui remet l’humain au centre, avec sincérité et courage ? Vous ne savez pas par quel bout attaquer ce sujet controversé ? Contactez-nous ! Nous avons très certainement des idées à partager avec vous ! Hello@happyformance.comhttp://www.happyformance.be

Et en attendant, rayonnez de bonheur autour de vous, parce que vos proches et vous le valez bien.

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