Quelles stratégies de responsabilisation dans un monde de globalisation ?

Ce mercredi 15 septembre 2010, l’association Philosophie et Management fêtait son 10è anniversaire et organisait sa conférence de rentrée inaugurant son thème annuel, riche de promesses : « Quelles stratégies de responsabilisation dans un monde de globalisation ? » 300 cadres dirigeants réunis pour cogiter dans la joie et la bonne humeur au siège de Fortis BNB-Paribas. Une banque qui s’intéresse à la philosophie… Y a-t-il donc un espoir ?

Je comprends votre étonnement de lire ces quelques lignes… Philo, management, responsabilisation, globalisation… est-il raisonnable de faire tenir ses 4 mots dans une même phrase et de mettre le tout dans une revue dédiée aux RH ? Mais certainement ! Philo et management, ce ne sont pas moins que deux facettes fondatrices du leader d’aujourd’hui (et certainement de demain). Responsabilisation et globalisation, deux aspects a priori antagonistes du management actuel. Il est de notre devoir de HR former les leaders à promouvoir du sens dans cette quête effrénée au profit et à la consommation. Et pour former, il faut soi-même comprendre.

Pour éclairer nos lanternes ce soir-là, 2 philosophes d’entreprises : Benoît Frydman (philosophe ET avocat), Emmanuel Toniutti (philosophe, théologien ET homme d’affaires). Pour alimenter le débat, les considérations du grand patron de Fortis BNB-Paribas, Mr Pébereau en personne. Voilà qui promettait une belle soirée avec Laurent Ledoux et Luc de Brabandère au pilotage du débat. La miss Philomène que je suis, bleuette en philo, toute guillerette, va essayer de vous faire partager avec humilité ce qu’elle a retenu des exposés brillants et rafraîchissants.

L’Etat de droit civil mondial et la RSE 

Benoît Frydman nous a démontré avec force et appui sur moult théories philosophiques, pourquoi la montée de l’intérêt pour la responsabilité sociétale des entreprises était en croissance à l’heure actuelle. Démonstration extrêmement synthétisée en 2 points. 

Premier élément : la dissolution du droit national dans un environnement globalisé

Depuis la modernité, le droit est le seul mode régulatoire économique reconnu par opposition à l’éthique. Or le droit, c’est l’Etat. Nous assistons à l’heure actuelle à une compétition des Etats nationaux (et donc du droit national) pour réguler, dans leurs intérêts finaux, l’émergence d’un droit civil mondial du à la globalisation des marchés. Mais… le droit civil mondial n’existe pas de façon formelle et partagée. Donc, si les droits nationaux ne suffisent plus, nous sommes condamnés à voir apparaître des groupements d’intérêts sociétaux pour défendre ces intérêts « individuels mutuels ».

Deuxième élément : l’incapacité d’autorégulation du Marché

L’Etat d’ordre mondial n’existe pas. Il s’oppose à la loi du Marché qui – les dernières crises à répétition en étant la preuve – est incapable de s’autoréguler. Et comme ni l’un, ni l’autre ne fonctionne de façon autonome et responsable, des systèmes de gouvernance sont mis en place par des acteurs pour faire pression sur d’autres acteurs. Puisque nous évoluons dans un état de droit mondial, sans souverain, nous nous sentons tous investis d’une autorisation de légiférer par l’introduction de code de conduite dont les effets sont plus larges que le droit effectif. Et le premier qui lance son code de conduite le fait à sa mesure contraignant ainsi ses adversaires.

Pourquoi diable et dès lors s’imposer des régulations contraignantes alors que le flou absolu règne en maître ? Benoît Frydman propose deux visions.

La première est cynique : il faut faire illusion que des règles plus dures (que les droits nationaux) sont d’application pour le bon maintien d’un ordre civil mondial. La seconde est angélique : nous assistons à un sursaut de bonne conscience, de bonne volonté des managers. La réalité est plus complexe : bon nombre de sociétés choisissent la première vision mais sont rapidement rattrapées au tournant par des groupes de pression, des juges, des citoyens, qui leur demandent des comptes : respectent-ils réellement leurs engagements ? La réputation devient ainsi un instrument de régulation au travers duquel on assiste progressivement à un transfert de responsabilités de l’Etat vers les entreprises. Frydman appelle ce jeu de plus en plus chaotique et imprévisible, entre des acteurs qui font flèche de tout bois, où touts les coups sont permis, la « co-régulation ». Cette co-régulation est un Système de normes, de points de contrôle potentiels dans le cadre de la mondialisation.

Mais me direz-vous alors où est l’éthique dans tout cela, si l’importance croissante de la RSE est surtout poussée par la réputation ? Et où est la légitimité démocratique de ces groupes de pression, de ces juges ou de ces patrons qui poussent la RSE dans un sens ou dans l’autre, en fonction de leur agenda, de la gestion de leur image ?

 Horreur, malheur… le monde est-il vraiment si cynique ? J’en perds mes illusions.

 Le leader vertueux

Emmanuel Toniutti prend le relais pour nous expliquer sa vision de la RSE à un niveau plus micro-économique, à savoir le leader.

Il oppose d’emblée éthique à morale. L’éthique est la prise de conscience de la  responsabilité que nous avons de respecter des règles. La morale est le respect des règles. Cette distinction permet de constater la différence de comportement d’un leader éthique versus un leader moral. Dans un monde où la maxime de l’économiste Adam Smith « il existe une main invisible qui régule naturellement les marchés …», nous avons vu que les leaders étaient incapables de nous éviter le pire, la fameuse main invisible étant probablement restée trop discrète.

Or il s’avère que ce le monde économique s’est empressé d’oublier la fin de la maxime de ce brave Adam Smith : « … à condition que le comportement des décideurs soit vertueux ». Mais bon sang, c’est bien sûr… je retrouve espoir.

Emmanuel Toniutti nous explique alors que le leader doit impérativement développer des comportements vertueux qui tiennent en 5 points : solidarité, engagement, respect, confiance et loyauté. Pour maîtriser ces 5 qualités, il est essentiel de s’en référer au développement de 2 composantes : le courage et l’humilité.

Aristote définit le courage comme le fait d’appréhender ce qui est craindre et ce qui est à oser. C’est éviter les risques inutiles et faire la distinction intelligente entre être téméraire et courageux. Naturellement, nul ne peut être courageux, et donc permettre la gestion collective, sans affronter et maîtrises ses peurs profondes : peur d’être faible, du conflit, d’être imparfait, de ne pas être aimer, de l’échec, de l’abandon, de souffrir, de l’autorité et du vide intérieur.

L’humilité (par opposition à la toute puissance), c’est ne pas savoir et savoir écouter. Ecouter, c’est ne pas savoir ce que l’on va dire à l’autre tant qu’il n’a pas fini de s’exprimer. Etre humble, c’est accepter d’être dans la solitude du non-savoir et pouvoir en gérer la pression.

Et cela existe pour de vrai ?

Courage, humilité, connaître ses peurs, … En voilà des qualités et des compétences qui ne sont pas communes dans les jobs descriptions produites par nos services RH. Et encore plus absentes des offres d’emplois.

Lorsque Monsieur Pébereau est interpellé sur la façon dont Fortis BNB-Paribas arrive à mettre tout cela en œuvre pour être une société responsable socialement, il s’appuie à mon plus grand étonnement sur sa politique de ressources humaines. Check des valeurs au recrutement, programme de formation adapté pour les leaders, système d’évaluation des performances (on est dans le bancaire, n’oublions pas) couplé à l’évaluation des valeurs plus soft, promotion de la diversité culturelle.

Hauts les cœurs les amis. Les RH vont sauver le monde. Si ça ce n’est pas une belle mission, je me demande ce qu’il nous faut pour nous motiver jusqu’à la nuit des temps. De là à nous accuser que si crise économique il y a, c’est aussi de la faute des RH (mauvais recrutement, mauvais système d’évaluation, mauvaise formation), il n’y a qu’un pas. On a parlé de bienveillance ce soir-là, j’ai donc remis mon cynisme au placard.

Courage et humilité

C’est bien beau tout cela mais comment faire pour devenir un leader virtueux ? Toniutti nous révèle une méthodologie en 5 points, simple et efficace. Du « yapluka » en puissance. J’adore. 

  1. Mettre ses émotions à distance. Identifier et gérer la peur originelle et donc les émotions sous-jacentes.
  2. Identifier la bonne question à laquelle il faut trouver une réponse.
  3. Diagnostiquer la réalité (affronter la réalité dans toute sa vérité) pour en dégager une solution libre de vices (mensonges, oublis, …).
  4. Définir les tiers impactés par cette décision.
  5. Relier cette décision aux valeurs intrinsèques de l’entreprise. Si le leader prend telle décision, que signifie cette décision au regard de la valeur « respect » (par exemple) de l’entreprise.

C’est simple, n’est-ce pas ? Alors, qu’attend-on pour former nos leaders à devenir des leaders vertueux capables de se battre pour mettre en place un nouvel ordre mondial qui est capable d’allier responsabilisation et globalisation ?

Il nous manque peut-être le courage et l’humilité… A méditer.

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